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Ma première nuit sur le dôme, je morfle considérablement, tranquillement, dans un silence tout blanc. D’abord j’ai espéré que parmi les quelques phares venus du col, deux d’entre eux s’arrêteraient à mon niveau et que la silhouette blanche de Laurence s’en dégagerait. J’entrevoyais ça dès qu’une lueur rétro-éclairait l’écran de brume. Dans ma tête, je suis attaqué de toute part, un vrai pantin vaudou avec des trucs plantés dans tous les sens. Imaginer demain tout seul, refaire la discussion, rage, ô désespoir, rhum, froid, pisser, clope ! Compte des clopes, la salope s’est barrée avec les deux paquets de Camel de devant, je n’ai plus que le demi-paquet de ma veste. Tout pour faire chier. Recompte des clopes. Salope. Au passage, elle a aussi taxé par inadvertance notre trésor de guerre commun. Compte des sous. « Putain, si elle revient pas t’es dans la merde ! » Clope et une grosse gorgée de rhum blanc au goulot gelé de la bouteille. C’est rien, c’est nerveux.

« Elle va pas revenir la salope » … « Putaiiiin ! » Rhum, clope. « Au diable l’avarice. » Rhum, clope, pisser mais sortie plus délicate. « Je la sens pas revenir, mais Je-La-Sens-Pas-Revenir. » « Salooope ! » Boire un coup. « Elle t’a jamais aimé de toute façon… Aimer au sens d’aimer, je veux dire. Ça se voit à des trucs quand une fille t’aime. Elle, ce n’était pas ça… C’était autre chose… » « Putain, je suis dans la merde ! » Pisser, ouvrir le paquet de Camel, compter. « T’es bourré mon vieux. » « En même temps de quoi tu parles ? Tu ne l’as jamais aimée non plus. Tu la sors, tu la baises, tu ne l’aimes pas… Peut-être un peu… Non arrête de déconner ! » « T’es bien bourré ceci dit. » Il gèle.

Le jour – enfin, si on peut appeler ça un jour – m’a trouvé recroquevillé sur mon siège, gelé et battu comme un œuf. Le paquet de Camel froissé sur le siège passager, la bouteille vide par terre. J’ai rêvé de Lélia, elle était dans sa robe bleue près d’un arbre sans feuille, elle attendait.

J’ai fait le tour du propriétaire en essayant de bouger progressivement pour me réchauffer tout en évitant de me tuer. La station-service est bien un fantôme abandonné aux intempéries depuis plusieurs années : un cube de béton dont le blanc d’origine a viré au moussu, un portail de tôle ondulée froissé et racorni, des vitres opaques de crasse auxquelles sont accrochées de vieilles affiches qui annoncent le loto du football-club et la fête locale de Saint-Gervais d’il y a trois ans. Ça gèle vraiment, les mains sont douloureuses. Sous l’auvent, les pompes partiellement démontées sont insatiablement léchées par des volutes de brume. L’ensemble tient du cargo post-apocalypse et du monastère. Sur la route, trafic très fluide, de l’ordre de deux phares par quart d’heure, entre-temps du silence et du froid. J’ai mal au crâne, le spectre du rhum se balade encore un peu quand j’oublie de respirer à fond. Putain d’endroit pour expier. Putain… Orémus !

Dans la matinée, une 2CV fourgonnette met le cligno et se gare sur le parking de la station-service, mon cœur se met à battre plus fort et je m’apprête à remercier saint Antoine de Padoue, mais il ne sort qu’un drôle de bonhomme emmitouflé dans une canadienne chocolat avec une casquette à carreaux plate comme une assiette et, évidemment, pas de Laurence. Le mec a une gueule de santon avec un nez très long et des pommettes violettes. Il marche sur deux jambes trop longues et raides avec une position des pieds à dix heures dix, cul haut, gros et buste court. Je descends du van sans claquer la porte, le mec se retourne, je m’avance vers lui, il se campe, je dis bonjour, il hoche la tête, je dis « Je suis tombé en panne » et il répond « C’est pas de chance ». Silence. « C’est le joint de culasse, l’huile fait de la mayonnaise. » Le mec n’a rien à dire à cela. Nouveau silence. J’enfonce mes mains dans les poches de mon Levi’s. Il lâche « Y a un mécano au Pujet » avant de dévaler maladroitement le talus et de rentrer dans le brouillard avec un gros sac en papier à la main. J’entends deux brefs coups de sifflet suivis d’un petit hennissement.

Lorsqu’il revient quatre minutes plus tard, il me trouve à la même place ce qui lui fait marquer un temps d’arrêt avant d’attaquer le talus.

« Écoutez, vous ne pourriez pas me laisser devant un endroit où je puisse boire un café ?

– Au Pujet, six kilomètres en descendant, et il me fait un signe du menton pour me montrer la direction, à l’ancienne baraque des douanes tu prends à droite, c’est indiqué.

– Vous n’iriez pas par là par hasard ?

– J’ai ma tournée à faire.

– Bon. Merci quand même.

– Y a pas de quoi. » Et son « y a pas de quoi », froid comme l’air, tient du coassement.

Une demi-heure après, je marche au bord de la route sans même tendre le pouce, la 2CV me dépasse, fait cinquante mètres, puis s’arrête sur les pattes de devant avant de reculer à grands coups d’accélérateur jusqu’à ma hauteur. D’un coup de coude, le même Fernand Estieu ouvre le battant inférieur de la vitre :

« Vas-y, monte et pas de blague !

– J’ai pas trop envie de rigoler de toute façon… » j’ai répondu, et cette réponse paraît lui plaire. J’embarque dans cette fourgonnette tiède qui sent le pain chaud et l’homme du dehors.

 

« Il y a des années que je pourrais être à la retraite, mais c’est comme ça.

[…] Ça fera cinquante ans en mai que je suis dans le métier.

[…] Les jeunes, ils en veulent pas, les jeunes.

[…] Les gens passent, ils discutent, ça fait passer un moment et puis y a la tournée, ça me manquerait, la tournée. Un mot pour l’un, l’autre qui te raconte une connerie, ça fait passer le temps...

[…] Boh… ça me coûte pas beaucoup de m’arrêter et de lui laisser deux bouts de pain. Ça fait deux ans qu’elle est là-haut par tous les temps. Deux hivers de neige en plus. Et chaque année, elle fait un poulain en septembre, va-t-en voir pourquoi et avec qui, y a plus de chevaux. Ça fait deux ans qu’y a que des vaches.

[…] Cette station d’essence c’est moi qui l’ai construite en 1958. J’avais fait ça au départ pour mon fils qui foutait rien à l’école et qui voulait pas faire boulanger non plus. Remarque qu’au poste d’essence, il s’y est pas plu non plus, alors c’est ma femme qui l’a tenue, hiver comme été et toute seule. Six heures et demi le matin, dimanche compris, sept heures le soir, la saquette derrière le comptoir. Et c’était pas en libre-service, tu sortais servir l’essence, le type y descendait pas de la voiture… Les jeunes te le feraient pas maintenant. »

« Et votre fils ? j’ai demandé.

– Il est gendarme à Draguignan. Il est tranquille ! Chacun sa vie. C’est sûr que là où il est, il prend pas mal aux reins. Autrement pour en revenir à la station, j’y suis comme chez moi pourtant je l’ai vendue y a dix-sept ans… Quand j’ai su qu’ils allaient faire le tunnel. À l’époque, personne ne le savait, mais moi oui. Avant tout le monde parce qu’à l’époque je chassais avec des types haut placés. J’ai dit à ma femme : c’est l’heure de faire ta valise. Et je l’ai vendue à un Belge… La station, pas ma femme… (Il grimace) … qui n’a pas pu s’en sortir. Le Belge, il a plié boutique. C’est vrai que pour le coup, des voitures, il en passe dix fois moins. Je crois qu’il a fini en Afrique ce pauvre bougre. Comme il devait à tout le monde, tu aurais vu ce bordel à la fin. Les types sont venus arracher le portail, les pneus, l’huile… Tout ! »

« Le Tour de France, il est passé au Pujet... En 1964.

[...] Ça, c’est des bicots. Remarque, bicots ou pas, ça mange du pain… Et ça le paye. Ficral ! Pour ça, j’ai rien à dire !

[...] Voilà t’es arrivé mon gars ! »

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