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Et ces mots, en moi, ont une résonnance d’église :

« Qu’est-ce qui t’amène ici, vieil ami ?

– La négligence, mon pote… la négligence ! »

Et c’est froid comme une rivière.

La vallée des ombres. Au pied de Pashupatinath coulent les eaux noires de la Bagmati. J’ai les cheveux dans les yeux ou l’inverse, un pull en friche, des orteils de boucanier pointent leur museau hors des Clarks éventrées, assis sur les marches sombres et poisseuses, au-dessus de ce flot venu de la montagne pour se voir confier la cendre des morts et des colliers de fleurs. De grands rapaces lépreux sont là, tout près, c’est le cul-de-sac ! Terminus collègue, il va falloir descendre...

« Je suis... je suis venu » et j’imagine les miens me répondre : « Qu’est-ce que tu fous là ? On ne te reconnaît pas avec ton visage de mort. » Et qu’est-ce que je foutais ? « Je voulais juste suivre un autre chemin » « Société de consommation ? Matérialisme ?» « Mais on ne consomme pas nous, mon petit. On aimerait, mais on n’en a pas les moyens. Puis ça fait si peu de temps qu’on connaît le mot… grâce à toi. » « Je suis là parce que j’ai lu des bouquins et parce que quelqu’un qui me fascinait – entouré qu’il était de belles nanas – m’a dit qu’au bout de la route il y avait la réponse. »

Grandiose !

Pourtant ça s’est passé comme ça à la terrasse du Galéon – faisant l’angle de la placette où les mecs jouent aux boules, à deux pas du poste de la guardia civil.

« La route » ça s’appelait. La route comme s’il n’y en avait qu’une. Pénétrer le Moyen Âge à Téhéran, l’Antiquité à Bénarès. C’était pendant que les étudiants dépavaient Saint-Michel. Putain, moi j’étais sur Chicken street, ça a plus de gueule, non ?

Quitte à y croiser l’inhumanité dans les bas quartiers du monde.

Le train de Delhi et le camion plein comme un œuf pour escalader les montagnes jusqu’à Raxaul – Kingdom of Nepal –, tu avances, tu sais ce que tu fais, tu sais ce que tu feras demain. C’est là que tu vas avec ton sac et ton passeport tamponné, retamponné quarante fois. Puis t’arrives sur le plateau et tu as des montagnes de tous les côtés, les premières boisées, les secondes enneigées et solennelles. Elles font abri à ton esprit. L’air est un air de montagne. Tu débarques là-dedans, tu penses être derrière Marco Polo, tu es loin dans le temps, les gens sont gentils, les flics pas chiants, la ville joyeuse, la vie pas chère. Il y a peu de voitures et la plupart des courses de taxi se font à la force des mollets. Le passant tape sur des cloches ou fait tourner des moulins à prières. Des temples partout, des centaines, de toutes les formes et de toutes les tailles, de toutes les inspirations. Les dieux éclaboussés de rouge au coin des ruelles, les oiseaux le soir, les éléphants de pierre avec des singes roux assis dessus qui te dévisagent. Une ville pareille, de brique et de bois sculptée d’illuminations, avec le poids du temps, sa carcasse, ses rides et sa crasse. Dans les petites boutiques turquoise, tu choisis ton shit dans des bocaux de verre – c’est le gouvernement qui régit ça, un genre de Seita du Baba’s land –, du shit noir et souple, quelquefois vert olive à cœur, avec des fragrances de divinité. Tu rencontres des Anglaises qui ont croisé la vierge en chemin et qui passent des colliers de fleurs à ton cou. Quand tu arrives de chez Johnson-Nixon, de Gaulle ou Franco ça fait de l’air. Tu t’installes au Camp Hotel sur Maru Hiti. Si t’es déjà raide, c’est le Quo Vadis – l’homme à tout faire mal foutu et bossu qui t’accueille c’est Ganesh. Tu finis à Jhonchen – Freak’s street – à six pour quatre paillasses dans un local qui coûte cinquante centimes par nuit et par tête. Tu glandes sur Durbar Square, assis avec le groupe évolutif sur les gradins du Maju Deval, à faire tourner de gros chiloms, la fumée bleue, épaisse, dans des lueurs obliques et orangées, compter des piécettes, regarder passer des femmes chargées de fagots énormes et petit à petit il ne se passe rien. Du Cabin au Blue Thibetan il ne se passe rien ! Om namah shivaya. Tu peux plus avancer ; sur la route devant il y a les Chinois et derrière il y a juste la merde que tu viens de laisser. Alors tu pinces le chilom dans tes doigts rassemblés et tu aspires dans le trou que fait la paume de ta main… Tu aspires à fond, la fumée s’enroule autour et grimpe en toi.

Il y a du monde, des mecs de l’Ohio ou de l’Arkansas qui ont profité d’une perme à Bangkok pour faire péter le Vietnam, ils n’ont rien à raconter. Pour eux c’est cuit. D’autres arrivent de Londres, Amsterdam ou Martigues. Aucun ne te ressemble, tout le monde s’aime un moment puis c’est tout. Le soir tu traînes à Swayambunath, putain c’est magnifique, t’es tellement défoncé que les grands yeux peints sur les stupas te regardent au fond de ton âme. Tu trompes ta faim en buvant du thé épicé, des bang lassi à l’huile de santal, et quand t’as bouffé une poignée de riz aux lentilles il te semble que tu t’en es mis pour deux jours. J’ai vu des mecs et des nanas prendre dix ans en trois mois. Je la voyais sur les autres cette « bascule », que sur les autres. Un jour l’éclat des yeux vire et là les jeux sont faits. Il y a ceux qui ont touché les fils et sont restés secoués comme mon copain Krishna. Tu croises un mec dans l’escalier de l’Eden ou au Kumari’s, tu l’as pas vu depuis une semaine et ça y est son regard a passé. Et l’autochtone lui ça ne le concerne absolument pas. Il est né en voyant des vaches bouffer dans ses maigres poubelles et se régaler de cartons, des sâdhus se balader sur un pied l’autre calé derrière la tête, il boit de l’eau que tu filerais pas à un chien, il veut juste se payer un vélo, il te voit comme un de ces singes qui s’accrochent aux poutres du temple. Il ne te souhaite aucun mal mais tu peux crever, il s’en fout…

Alors tu deviens résident sans le rond. Il y a bien longtemps que ton visa est périmé et tu t’y habitues très bien. Ça fait des semaines que t’as pas rigolé, tu ne sors plus du théâtre de Séraphin, tu écoutes des gens compliqués qui parlent d’eux-mêmes. Tu reviens à l’angle de Makhan Tole pour croiser tes pauvres copines qui se sont maquillées comme de vraies putes avec des restes de leur vie antérieure à King’s road, et ça fait mal au cœur tellement elles sont fragiles, secouées et mignonnes avec leur trou noir dans le sourire. Tu peux te les taper pour deux francs, même moins en marchandant. Les affaires ne sont pas si bonnes au Moyen Âge et l’argent se contemple avec des yeux de loup. Tu baises quand t’as l’occase sur une paillasse bourrée de sciure ou de son à même le sol. Dans la pièce à côté, derrière le rideau, on parle de « flash », le mot fort, le mot ultime. Au bout de la route barrée par la Chine, cette porte permet d’aller plus loin, mais cette fois ça se passe direct dans tes artères. Tu sais que c’est plus risqué que de croiser les détrousseurs pachtouns. Acte héroïque, bird of prey, they come from another planet to destroy the heroes – Oiseau de proie, ils viennent d’une autre planète pour détruire les héros. Sauf que toi t’es né près d’une bergerie, entouré de gens qui savent te signifier quand ça déconne, et là tu sens bien ce qu’ils en diraient. T’as peut-être été loin vue l’idée de départ, mais avec l’aube qui grisaille sur la Bagmati, tu flippes. La charrette qui livre le bois pour les bûchers sous ce couvercle de brume te fait flipper. Tes poches vides, le bruit de la charrette sur le pavé, les sâdhus qui se réveillent à la porte du temple, les mal-foutus de l’hospice qui ne vont même pas essayer de te taper de la monnaie et te grimacent que tu peux pas rester là – interdit aux roumis –, la cité de brique a la couleur du sang séché et les tuiles sont merde de pigeon. Tu es trop loin de ton arbre mec, c’est ce qu’aurait dit le copain Francis. Et tu repenses à l’autre con, devant son thé au lait à Cadaqués, qui te disait « La réponse est au bout de la route ». Toi tu es déchiré, tu ne sais plus quelle était la question mais la réponse tu l’entends clairement : « À un moment donné tu dois reconnaître que t’as décroché et que ça va merder ! » Et voilà. À cet instant, il y a ce vieux touriste anglais, impeccable avec son œillet d’Inde à la boutonnière qui te surprend (venu de très loin par derrière) : « Qu’est-ce qui t’amène ici, vieil ami ?» Et tu réponds : « La négligence, mon pote, la négligence ! »

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