Pages optimisées pour une lecture sur iPad
basées sur le modèle Bibliotype créé par Craig Mod.

C’était une nuit avant la pleine lune, on y voyait comme en plein jour.

C’était une nuit comme je les aime, vivante et religieuse. J’ai roulé ma carabine dans une couverture, chaussé mes meilleures Converse et grimpé le flanc d’en face, avec les bruits de la nuit, pour pénétrer le cœur de la Grande Maison. Au passage j’ai abondamment lavé ma bouche au ruisseau et plus tard me suis roulé comme un animal dans un massif de rhododendrons pour y abandonner mes odeurs et prendre celles de la nuit. Des traces m’avaient signalé la présence d’un parti de sangliers qui campaient dans les parages depuis quelques jours ; souvent les sentes des hommes le jour deviennent celles des bêtes la nuit, c’est aussi couillon que ça, aussi je gagnai cette clairière qui m’a toujours paru être un carrefour important de la vie nocturne. Mais il faut être discret, se couler dans les rochers avec la fluidité d’une ombre, préparer le matériel à gestes courts puisque ce sont nos mouvements qui nous trahissent aux yeux de la nuit alors que notre immobilité suscite plutôt de la curiosité. Après c’est affaire de dissolution, le cœur de la forêt bat en dessous et l’univers se réorganise, les yeux gagnent leur puissance, rien ne peut plus leur échapper. C’est une technique de lézard. Petit à petit la nuit digère cette nouvelle présence, le désordre trouve ses réponses et il n’y a plus que de l’attente.

 

« Tu restes assis et tu attends sans penser que tu es assis et que tu attends. » – Jim Harrison.

 

Et ce même Jim-n’a-qu’un-œil-mais-voit-plus-clair-le-monde-que-des-flopées-de-couillons-qui-en-ont-deux ne me contredirait pas : tout chasseur ou pêcheur doté de deux-trois bricoles de plus que son stupide tube digestif vous dira qu’il s’agit de bons moments pour faire le point sur des tas de choses. Et c’est d’ailleurs là, historiquement, entre roucoulements et chuintements de rigoles que je m’avouais la satisfaction d’agir depuis quelques temps selon mon instinct. Je n’avais jamais vécu une telle période sans que quelque « fâcheux » ne vienne la contrarier. Je n’ai jamais su me représenter le Nirvana mais peut-être ma conscience animale s’en approchait-elle à ce moment-là. Quoi qu’il en soit la loi était loin en bas, au pays des coureurs de terre, et c’était très bien qu’elle y restât.

 

Le temps s’écoule, il ne peut pas s’en empêcher.

 

Les pins étalent leur dentelle d’ombre jusqu’au centre de la clairière, c’est là juste avant ce clair qu’au milieu de la nuit elles s’arrêtent, les trois chevrettes, trois silhouettes délicates dans un enchevêtrement de galbes étirés – « Mesdemoiselles ce n’est pas vous que j’attendais ! »

Dans la lunette il fait noir. La première n’a pas envie d’avancer – pas con la mamie –, je vois ça à la position de sa queue, tendue à la verticale. Ce sont des moments où l’on ne respire pas. Heureusement la troisième a envie de rigoler – je l’appelai Louise –, elle rebrousse chemin à trois reprises et revient en sautillant. À la quatrième, elle dépasse le groupe d’un petit mètre dans la lumière, c’est la plus jeune ; la culasse claque, la douille éjectée tinte en rebonds dans l’éboulis, la première chevrette tape de l’antérieur avant de lancer un bref aboiement, Louise est tombée à genoux, elle se couche sur le côté et attend le couteau.

Le couteau, ceci dit en passant, n’est pas un acte violent. C’est une affaire sérieuse et calme. Dans le milieu où j’ai grandi, ça se pense et on ne fait pas de bruit, on donne, on accomplit.

Des couteaux comme celui-ci il n’y en a pas deux dans le monde, le manche, d’une surprenante légèreté, pourrait être en tilleul la lame, longue de seize centimètres, large d’à peine un, et épaisse comme une couverture de carnet, est en acier doux c’est-à-dire noir, tout le contraire de ces gros couteaux américains en acier 440, lourds, luisants comme des haches et dont je n’ai jamais compris la réelle utilité, hormis de faire de l’effet en tombant de ta botte lorsque tu te dépoiles devant une nouvelle copine. Et puis la pointe, une vraie pointe que l’on respecte et qu’on passe à la pierre avec une attention qui va jusqu’au culte ; la pointe pénètre d’elle-même, sans effort, avec une certaine sensualité. Ce couteau qui me vient de famille porte la mémoire du sang qui nous a nourris, il est sacré, pour ne pas l’égarer son étui est riveté à la crosse de ma carabine – côté extérieur dans l’épaulement – et le manche est assuré par un lien noué. Je m’en sers, je le nettoie, je le gare. Personne d’autre ne peut le tenir.

Et la messe commence, la chevrette – vingt-cinq kilos – est suspendue écartelée entre deux arbres jumeaux par les pattes arrière. On l’accroche en dégageant les tendons d’une saillie tracée du bout de la lame et on passe la corde dans la boucle solide que constituent l’os et le tendon. La première chose c’est de faire pisser et chier la dépouille en appuyant sur les conduits respectifs et en accompagnant d’une pression de pouce les déjections jusqu’à la sortie, cela afin qu’incidemment il n’y ait pas de souillure sur la viande une fois l’animal pelé. Ensuite ça se passe sous le ventre, on pince la peau à la commissure des pattes, on incise de là jusqu’en haut, pratiquant quatre fermetures éclair – c’était le mot de mon grand-père. Avec une main tu tires la peau tandis que l’autre poing accompagne le déchirement côté intérieur, dans la tiédeur de la bête. Lorsque les pans nécessaires sont écorchés on passe de l’autre côté, il est alors facile de déshabiller la dépouille en tirant le cuir vers le bas. Puis il faut inciser le ventre sous l’appareil génital et laisser filer la lame jusqu’à la cage thoracique. La peau est fine, ça ne se fait que de la pointe, on met les mains dedans, il y a une odeur de chaud, une odeur femelle, et on vide toute cette tripe et la tripe s’écroule ; il faut sauver le foie de sa bile et les rognons de leur gras ; la bête est propre, c’est fini, la tension retombe.

Ça a duré vingt bonnes minutes, je me retourne en essuyant mes mains dans une poignée d’herbe trempée de rosée et sursaute car là, assis sur un tronc déraciné il y a un mec, un jeune mec de seize ans avec des cheveux, des yeux, et des bottes et un sourire blanc.

« Woahhh ! il fait en déconnant.

– Putain le con ! Et d’où tu sors toi ?

S’cuze, i don’t speak any french ; je parle pas moi français ! »

Jesper ça sonne bizarre, mais c’était son nom. Et voilà que Jesper entra dans ma vie – et devint Jess. Sacré Jesper, fringué comme un cowboy de Greenwich Village avec chemise à carreaux, foulard noué autour du cou, bottes à franges ; visage de petit con naïf qui croit que Dylan est un type sympa, allure rebelle comme tu en aperçois aux sorties des lycées, gonflé comme un melon et gentil au possible avec son monde. Mon premier sentiment fut de me dire « Nooon… pas ce boulet ! » Mais c’est comme quand tu trouves un chien fourbu devant ta porte, que tu dis « merde fais pas chier » et que tu lui sors une gamelle dix minutes après en disant « tu fais vraiment chier » ; surtout que sur le coup… et puis merde !

*